Saint-Jean-du-Tertre : terres en conflit

Avant que ne s’ouvre un nouvel épisode de la bataille foncière autour des terres de la zad, nous avons éprouvé l’envie de parler de manière plus approfondie de ce que la Préfecture appelle « les terres conflictuelles ». Ce sont des parcelles occupées par le mouvement mais réclamées aujourd’hui par des agriculteurs qui les avaient cédées, et avaient obtenu des compensations en terres et en argent, pour qu’un aéroport les bétonne. Nous commencerons par celles de la ferme de Saint-Jean-du-Tertre, à l’extrême ouest de la zone.

Ceux des landes

Ici, il n’y a pas de pierres. Vous pouvez fouler longtemps les prés humides sans même apercevoir le moindre caillou. Il s’en trouve, loin sous les pieds, mais si peu que pour construire on doit aller les quérir plus loin, puis les faire voyager. Les pierres de la ferme de Saint-Jean-du-Tertre furent ainsi chargées en 1901 dans des tombereaux tirés par des chevaux depuis Le Temple-de-Bretagne, avant d’être savamment imbriquées. Les maçons ont bâti d’abord ce qui serait leur abri durant la construction. Puis, la tête hors d’eau, ils érigèrent le corps de ferme. Combien de temps dura leur travail, nous l’ignorons. Ils ne gravèrent aucune date sur le linteau.

Ils travaillaient pour la famille Fortin, nouvellement propriétaire des terrains, et ne dépendant donc pas d’un château comme nombre de leurs voisins. Sans doute en étaient-ils fiers. Autour de la maison : la lande. Il leur fallut défricher genêts et ajoncs, creuser des fossés, monter des talus avant de cultiver cette terre que l’on dit ingrate, et glisser entre les saules les fruitiers qui rempliraient les claies, l’hiver. Puis, auprès de la ferme, forer le puits, et au fil des ans construire à nouveau, peut-être avec les pierres découvertes par les labours, cette fois-ci. Une soue à cochons et une stabulation. Enfin, on oublia les pierres, les tombereaux et les chevaux, pour bâtir en parpaings les hangars et l’extension de la maison. En 1998, la ferme réunissait une soixantaine d’hectares, mais les derniers des Fortin ne voulurent pas la reprendre. Les pierres, elles, sont toujours là, pas même érodées.

Ceux du marais

Sous le sillon de Bretagne, au sud-ouest des landes, s’étale une zone que les gens d’ici nomment « le marais ». Très riche l’été des alluvions déposées par la Loire, il est inondé tout l’hiver. Les gens du marais n’ont donc pas à amender les sols, en échange de quoi ils perdent leurs champs une partie de l’année. Tel est le contrat avec le fleuve. L’entretien, lui aussi, est particulier aux lieux. On creuse des douves, on effectue une habitude de gestes dont ceux d’en haut ignorent jusqu’aux noms. On n’était pas très riche dans le marais, et il fallait trouver des terres ailleurs pour les pâtures, car les vaches se fichent de la géographie, il leur faut ruminer en toute saison. Alors, sur les hauts de Couëron et de Saint-Étienne-de-Montluc, la guerre pour les terres a quelques siècles derrière elle. On doit aller les prendre jusque dans la lande. Sur les tertres, aussi.

Bien qu’une partie du marais soit communal, on dit en haut, dans un rire un peu jaune, qu’une dynastie y règne depuis le début du XXè siècle : les Babin. Maquignons dès l’origine, ils en possèdent la mentalité. Le marais, il en ont sans doute souffert, comme les autres. Mais depuis 1992, depuis que l’Europe s’y est intéressée, il y a quelque avantage à y élire domicile. Ou à y rester. La PAC, fleuve moderne, y déverse en effet chaque année ses Mesures Agro-Environnementales propres à enrichir la zone. Il faut juste en échange respecter une série de règles écologiques pour en toucher les primes. C’est pourquoi les Babin veulent toujours plus de marais. Cependant, les primes ne font pas pousser le maïs dans l’eau, et il faut aussi de plus en plus de terres sèches. Alors, lorsque le fermier qui louait les terres et la ferme des Fortin depuis neuf ans est parti en 2007, la dynastie du marais s’en est emparée. Ils contractèrent un bail pour les 60 hectares, dont 21 étaient sur la ZAD ou sur l’emprise du barreau routier. Une goutte d’eau parmi les 300 ou 400 hectares de leur ferme. Ils ne louèrent pas la maison, délaissant ce site secondaire parmi leurs autres sites secondaires. Ils auraient pourtant dû se méfier de ce qui couvait sous les pierres.

Trois chèvres et quelques moutons

Les derniers locataires du bâti habitable, deux jeunes de Notre-Dame-des-Landes en colocation, ont eu pour leur crémaillère un cadeau qui a, peut-on imaginer, pesé sur l’histoire de Saint-Jean-du-Tertre. Ce cadeau n’a l’air de rien pourtant, il ne ressemble pas à ces événements qui changent le cours des choses. Trois chèvres et quelques moutons. La petite parcelle enfrichée à l’ouest de la maison leur servira de gîte, puisque personne ne semble l’entretenir. On coupe les ronciers, on fait propre, et l’on y installe le petit troupeau. Et ces quelques têtes de bétail perdues entre quatre haies font soudain peur aux Babin, locataires officiels de l’ancienne friche. Ils se plaignent, crient au scandale. Est-ce l’ambiance délétère ainsi installée qui fit partir les deux jeunes en avril 2014 ? Ce qui est certain, c’est que leur départ a signé l’expropriation définitive des Fortin des fameux 21 ha – dont la parcelle défrichée ayant abrité les trois chèvres et les quelques moutons – et de tous les bâtiments. Pour les Babin, cela ne paraissait pas changer grand-chose, ils restaient occupants précaires de la stabulation, du hangar à fourrage et des 21 ha auprès d’AGO-Vinci et de la DREAL, et locataires auprès des Fortin pour les parcelles hors zad. Mais ce qu’ils ignoraient sans doute, en revanche, c’était qu’une occupation se préparait, en accord avec les Fortin et avec les deux jeunes sur le départ.

Ah les vaches !

La maison n’est pas même restée vide une journée. Quatre jeunes ouvriers agricoles en ont découvert la face interne des murs sitôt les anciens locataires partis. L’occupation fut épique, mais ceci est une autre histoire. Ils promirent au mouvement contre l’aéroport et aux anciens propriétaires que Saint-Jean redeviendrait une ferme. C’était le marché. Mais une ferme pour le moment sans terres et sans bâtiments agricoles… Alors, comme dans les westerns, il y eut une rencontre entre les adversaires dans les rues venteuses de Notre-Dame-des-Landes, enfin dans le saloon des chênes. D’un côté, les témoins de la dynastie du marais : des syndicalistes FNSEA, JA, Coordination rurale, le maire de Notre-Dame-des-Landes, ses adjoints, le maire de Vigneux, ses adjoints, le juriste de la chambre qui n’est autre que le juriste de la FNSEA, et d’autres encore. De l’autre, les témoins des quatre occupants : Sylvain Fresneau, quelques paysans de COPAIN et des membres de l’ACIPA. Pour que les armes restent dans leurs étuis, les deux parties conclurent un arrangement : la ferme possédait un hangar dont le toit avait été emporté par une tempête quelques années auparavant ; si dans les quinze jours le bâtiment était réparé par les Babin, ils pourraient continuer à l’utiliser, dans le cas contraire, les quatre jeunes emporteraient la mise. Les quinze jours passèrent, et personne ne vint. Les jeunes grimpèrent sur le toit… Ceux du marais avaient jugé que la réfection d’un bâtiment promis à la destruction ne valait pas la peine. Les autres ont parié sur la lutte. Ils ont réhabilité la ferme, refait la salle de traite puis repris et négocié des terres avec les Babin pour leur troupeau de vaches laitières qui se porte bien, merci.

fourche

Espace-temps

Des espaces collectifs ont pris place autour des éleveurs. C’est en hiver lorsque la nuit tombe tôt que l’on peut le mieux voir et entendre les activités du lieu. Au nord, dans le moulin collectif de la zad, des courroies de cuir et d’épais tissu entraînent une bluterie sans âge qui trie le bon grain de l’ivraie en remuant ses balais dans la pénombre.

À l’est, entre les tôles du hangar mécanique partagé, s’infiltrent les notes métalliques s’échappant du cardan du tracteur de « sème ta zad » que l’on extrait.

À l’ouest, dans le petit pré des trois chèvres et des quelques moutons, les caravanes du collectif qui s’est installé l’année dernière avec les éleveurs tentent de cacher leurs corps de plastique derrière les ombellifères. Mais pardon, c’est encore l’hiver. Finissons notre tour.

Au sud, non loin de la balançoire des trois enfants, le dernier arrivé à la ferme, un paysan-boulanger, a installé son four à pain. Il l’a mis dans la cour, il était trop gros pour entrer dans le garage accolé à la soue à cochons, celle qui avait été construite, rappelez-vous, avec les pierres remontées par les labours. Peut-être qu’une vache meugle aussi, pas loin, et que si l’on reste jusqu’à l’aube on la verra se dandiner jusqu’à la salle de traite. Il fera encore nuit, mais plus pour longtemps.

Terres conflictuelles

Les pierres demeureront cimentées, elles ne referont pas de voyage ce siècle-ci : l’aéroport a été abandonné. La ferme est restée debout. Avec ses vaches, ses poules, son chien, son puits, ses espaces collectifs et les haies de fruitiers qui remplissent les claies, l’hiver. Aucune Convention d’Occupation Précaire n’a été accordée, ni pour les vachers ni pour le boulanger. Les terres sont conflictuelles, leur a-t-on dit. Étaient-elles pacifiques, avant cela ? N’ont-elles pas été arrachées à ceux que tout le monde ici appellent les cumulards ? Ceux qui ont spéculé sur le projet, qui ont parié qu’il se ferait, qui en ont tiré une manne financière et foncière, qui ont eu de l’argent et des terres ailleurs en compensation, qui n’ont pas, en attendant, pris soin de refaire le toit du hangar arraché par une tempête, quelque temps auparavant. Les 35 hectares revendiqués par les éleveurs ne sont pas tous jugés « conflictuels ». Quatorze ne sont plus réclamés depuis que le mouvement les a occupés. Six ont été pris à Mr Lascaux, un paysan du marais qui les laissait partir en friche, quatre autres sont le fruit d’un arrangement avec un voisin. Le reste, ceux du marais voudraient le récupérer, car les Fortin n’ont pas demandé de rétrocession. Et les Babin n’ont pas cessé, durant tout ce temps où les éleveurs les cultivaient et les faisaient pâturer, de toucher la PAC sur les parcelles. Y renoncer…si près du but…ils n’y consentent pas. Aux jeunes, l’État a dit : « Mais vous pourriez vous installer ailleurs, ou faire un geste envers Babin, lui laisser les terres. » Comme s’il était dans le besoin ! Mais comment nourrir les vaches, alors ? Comment faire pousser le blé qui deviendra de la farine qui deviendra du pain ? Une réunion devrait avoir lieu à la préfecture avec ceux du marais, personne ne sait quand. Et tout ce qui s’y dira ne changera rien à ce fait simple : ces terres le sont encore parce qu’un jour quelques-uns ont fait le pari qu’elles valaient la peine de se battre pour elles. Aucun acte de propriété ou de location ne viendrait mieux dire qu’ils sont légitimes à en avoir l’usage. Qu’il faille encore se battre, cela n’effraie personne ici. Car près du puits, du moulin, de la soue à cochon, du petit pré des trois chèvres et des quelques moutons, parmi la lande qui se cache encore au creux des haies, on apprend la patience et la détermination.

P.S. : Nous vous conseillons le visionnage de cette petite vidéo montrant la manière dont les paysans en lutte de Loire-Atlantique traitaient le problème des terres conflictuelles avec la dynastie Babin, déjà versée dans l’accaparement en 1971 :

 

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