ACIPA couchée

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Interview avec Dom, membre du Conseil d’Administration de l’ACIPA, association dissoute samedi 30 juin.

Zadibao : Peux-tu raconter l’assemblée de samedi dernier ?

Dom : Nous, le groupe opposé à la dissolution, on avait énormément misé sur cette assemblée, puisqu’au départ ça devait être un débat contradictoire où tout le monde s’exprime pour ou contre la dissolution. Et de fait je pense que le texte contre la dissolution que nous avons lu a rencontré un écho plus que favorable dans la salle. On était plus de 400 personnes. Le texte a été ovationné, puis le débat a commencé avec beaucoup de questions aux pro-dissolution sur les arguments qu’ils pouvaient défendre, puisque visiblement la majorité des gens dans la salle ne comprenaient pas. Mais en fait le débat ne servait à rien, les dés étaient jetés avant le vote.

C’est vrai qu’on a manqué de vigilance. Au moment où on a changé les statuts de l’ACIPA en 2015, un avenant a été rajouté qui spécifiait que chaque membre du CA pouvait avoir un nombre de procurations nominatives illimité. Et nous, peut-être qu’on va trop souvent à l’assemblée des usages, mais on avait l’idée que le débat serait prioritaire… Tout nous semblait reposer là-dessus. Mais on a vu des gens venir avec les poches remplies de listings de procurations d’adhérents absents, et là on s’est dit : « ça sent mauvais ». On nous a répliqué – à juste titre – que c’était dans les statuts. Je trouve que vis-à-vis de tous les adhérents qui se sont déplacés, avec une chaleur épouvantable en plein pendant le match de foot, c’est se moquer du monde. J’en ai gros sur le cœur par rapport à ça. Si on n’avait fait voter que la salle… Il y a eu 941 votants et 400 personnes dans la salle. Sur les 531 « oui », si tu enlèves les 150 ou 200 pouvoirs donnés à quelques personnes du CA… Bref, on se retrouve avec 56 % de pour et 44 % de contre. Cela rappelle les résultats du référendum !

Z : Même si ce n’est pas ta position à toi, quelles sont selon toi les raisons de cette dissolution ?

D : Selon moi, la raison soft qui est avancée, et elle est tout à fait légitime, c’est qu’il y a des gens qui ont lutté depuis des années contre l’aéroport, qui sont fatigués et qui veulent arrêter, ce que j’entends. Moi ce que je ne comprends pas c’est pourquoi on part et on casse l’outil. Le deuxième argument que je trouve caché, que je suppose, c’est que beaucoup de gens à l’ACIPA n’ont jamais accepté le moment où notre mot d’ordre a évolué vers « contre l’aéroport et son monde ». Beaucoup de gens ne se sont jamais reconnus dans cette deuxième partie de la lutte. Et nous, on est un certain nombre au contraire à avoir ré-adhérer avec plaisir à ce moment-là. Cela a même été affiché sur certaines banderoles. Je pense qu’on est très nombreux dans l’ACIPA à être dans cette option-là, et il faut croire qu’au fil des ans, beaucoup de gens au sein du CA ne reconnaissaient absolument plus cet engagement plus large. C’est là qu’il y a eu une scission, il faut le dire. On était 10-11 à être profondément engagés pour que la suite soit aussi militante, c’est-à-dire pour enraciner ce qui se passe sur la zad, démontrer qu’une autre vie et un autre monde sont possibles. On est nombreux dans le CA – pas assez il faut croire – à être dans une démarche plus politique. Là, comme l’objet « aéroport » avait disparu, les oppositions ont éclaté à ce niveau-là. Et on a été certains à dire, pas seulement sur le plan politique, mais aussi sur le simple plan moral, qu’on avait un engagement vis-à-vis des habitants de la zad qui sont venus s’en prendre plein la figure pour nous soutenir, pour travailler avec nous dans cette lutte, et nous ça nous semblait moralement impensable de laisser tomber le mouvement, sans même parler du fait politique qu’on soutient tout ce qui peut essayer de montrer qu’une autre vie est possible, qu’une organisation collective est possible. Ça rentre dans nos utopies, à nous aussi, et c’est ça qu’on veut soutenir. Et c’est pour ça que pour nous, dissoudre l’ACIPA c’est mettre un frein énorme au soutien de ce qui se passe ici. C’est ce que disait Christian dans son texte : « Allons-nous laisser le vide ? » Et à la sortie de l’assemblée, les gens étaient dans le vide, il y avait vraiment une détresse.

Z : Ce désir politique, tu l’avais dès le début ?

D : Oui, et on est beaucoup à avoir œuvré pour que la lutte contre l’aéroport devienne beaucoup plus large, d’où les GPII, les liens avec les naturalistes, les liens avec les mouvements environnementaux… Beaucoup de gens se sont retrouvés dans l’ACIPA parce qu’ils retrouvaient dans cette lutte tout ce qu’ils avaient vécu dans leurs années militantes, dans les années 70-80 : Plogoff, le Larzac, le Carnet. À l’époque on avait votre âge et on était dans ces luttes-là, donc c’est une continuité.

Z : Le groupe opposé à la dissolution, c’étaient des gens qui marchaient ensemble dans l’ACIPA avant ? Qu’est-ce qui vous a soudés ?

D : Ce qui a fait que ce groupe se fasse à peu près naturellement, c’est qu’on se retrouvait tous sur la zad à des moments différents, on vit avec les gens de la zad comme avec des voisins, on fait des choses avec eux, on se rencontre, on parle, on s’engueule aussi des fois si il faut mais on vient aux assemblées. Nous sommes des gens qui nous intéressons à ce qui se passe, je pense qu’il y a aussi le fait qu’on était tous dans cette optique de : contre l’aéroport, oui, mais pour autre chose après.

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Z : Les dernières fois où tu es venue à la zad, tu as fait quoi ?

D : J’ai fait une vidéo avec S. où il m’a fait faire des trucs complètement abracadabrants avec une bûche, je suis venue au Taslu à des conférences, je suis allée à Bellevue boire un coup avec mon copain J., en réunion aussi, j’ai refait les sentiers de l’est pour nettoyer un peu, et puis voilà, j’en passe sûrement. Je suis allée voir M. parce que j’avais commandé trente boules de pain pour l’anniversaire de ma fille. C’est des allers-retours, du commun.

Z : Qu’est-ce que ça a changé dans ta vie le fait qu’il y ait la zad juste à côté ?

D : Ben je m’engueule plus souvent avec mon bonhomme ! Parce que lui il est chasseur, c’est quelqu’un qui était engagé, présent en 2012 dans la forêt de Rohanne, mais les coups contre les chasseurs, il n’a pas trop aimé. Les chasseurs, comme les paysans, ont quand même été bien enquiquinés par certains… Par contre il est venu avec moi au moment des expulsions. Autrement, je trouve que ça donne de l’air, ça donne de la vie. Être en retraite et retrouver des choses qui se passent avec des gens brillants, des gens motivés, des gens intéressants, ça redonne un petit grain de folie dans la vie. J’ai pris ma retraite il y a quatre ans, mais je venais déjà à la zad avant, entre deux corrections de copies !

Z : Tu penses qu’il y a eu aussi d’autres choses qui sont à l’origine de cette scission ?

D : Oui, je pense qu’il y a effectivement eu autre chose. Des groupes ou des gens de la zad qui ne respectaient pas les décisions prises en AG du mouvement ont vraiment porté atteinte dans leur chair aux habitants de Notre-Dame ou de Vigneux. Je parle de gens qui, en dehors de toute démarche politique, s’en prennent aux personnes et à leur outil de travail. Ça été un événement déclencheur dans le repli identitaire de certains habitants de Notre-Dame qui, au lieu de prendre position contre des actions inadmissibles, plutôt que de séparer les problèmes, ont mis tout le monde dans le même sac et ont dit : « on ne veut plus en entendre parler ». Alors que le boulot, il était à faire justement avec le mouvement pour essayer de trouver un modus vivendi et faire en sorte que ça s’arrête. Je pense que les pro-dissolution se sont appuyés sur ça pour avoir des « oui », ils sont allés voir des gens qui en avaient marre des routes bloquées, des barbelés coupés, et ont dit : « voilà, ça, c’est la zad ». Ça a été bien exploité. Mais les gens qui ont bien conscience de ça et qui n’approuvent pas, on a réagi de manière différente, on est allés sur le terrain, sur les barricades maintenues en dehors des moments d’expulsion, discuter avec les gens en leur disant : c’est peut-être pas la meilleure solution pour que la zad puisse vivre ; on a discuté avec les fameux protecteurs des animaux pour essayer d’expliquer qu’on ne touche pas à l’outil de travail des copains avec qui on lutte depuis plusieurs années.

Donc à l’ACIPA, je pense qu’il y en a beaucoup qui se disaient qu’à partir du moment où l’association s’arrêtait, on n’avait plus d’obligation vis-à-vis du mouvement, pour moi c’est l’argument caché véritable : on solde tout et comme ça on ne peut plus nous demander de soutenir ou de passer des communiqués, je vois ça comme ça. C’est bien triste parce qu’on a quand même mené de beaux combats, et on y croyait.

Maintenant notre objectif c’est de recréer quelque chose qui pourra continuer d’épauler le mouvement, mais je ne vous cache pas que ça va être compliqué. Beaucoup de gens nous l’ont demandé : « C’est pas possible, on ne peut pas s’arrêter comme ça, il faut recréer quelque chose ! »

Je pense qu’il faut une nouvelle association où on pourrait fédérer tous les gens qui se sont sentis frustrés, mais ça c’est en devenir. Par contre, ce qu’on voudrait c’est pouvoir quand même réutiliser l’outil d’information et de mobilisation de l’ACIPA, qu’ils ne nous privent pas de ça, au moins pour avertir les gens de ce qui se fait, après ils viennent ou pas, mais qu’au moins on puisse les contacter. Il avait été prévu un comité de liquidation où on a pris la précaution de se mettre puisque c’est là que se feront les transmissions financières et logistiques. Les statuts de l’ACIPA stipulent qu’on doit aider d’autres associations, donc nous on a dit qu’on voulait qu’une grosse partie des fonds aille aux projets et aux associations de la zad.

Z : À quoi tu rêverais pour ce territoire-là, dans l’avenir ?

D : Moi ce que j’aimerais c’est que se crée quelque chose qui n’existe pas, mais avec justement une ouverture sur l’extérieur, parce que notre but à tous c’est de créer des modes de vie qui n’existent pas, mais c’est aussi de les faire connaître pour que les gens évoluent dans leur tête, dans leur vie, et se disent : finalement c’est chouette ce qui se passe là, ben tiens si je donne un coup de main on me demande rien, et si j’ai besoin d’un coup de main ils pourront venir. Que ça s’ouvre et que ça montre aux gens enfermés dans leur petite vie qu’ils peuvent vivre autrement. Que ça déborde !

Z : Que conserveras-tu de cette expérience de l’ACIPA ?

D : C’était une bonne expérience, je pense que c’est important de se coltiner avec des gens, il y a quand même eu des moments extraordinaires, les moments de rassemblements, les moments de lutte, où on avait l’impression de marcher ensemble. Les meilleurs moments ? En 2012, au moment de l’opération César, je pense que l’ACIPA a joué pleinement son rôle. Puis la tracto-vélo, le pont de Cheviré et en même temps, maintenant que tu poses la question, pour moi les meilleurs moments c’est ceux où on a fait des choses ensemble, tous ensemble, l’ACIPA et le mouvement. Il y avait du sens, en fait. Beaucoup de gens ont donné du sens à ça et ne comprennent pas comment après avoir fait tellement de choses ensemble, après avoir réussi à mobiliser tant de monde, plouf, du jour au lendemain, plus rien ; ça ne passe pas. Voilà.

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